Textes de Tocqueville
Lettre
de Tocqueville à Charles Stöffels, 4 novembre 1830
"(...)supposez que sans cesser d'être magistrat et de faire courir
mes droits d'ancienneté, je passe en Amérique. Quinze mois s'écoulent;
les partis se dessinent en France, on voit clairement quel est celui qui est
incompatible avec tranquilité et la grandeur de son pays; on revient
donc avec une opinion nette et prononcée et libre de tout engagement
avec qui que ce soit au monde. Ce voyage, à lui seul, vous a tiré
de la classe la plus vulgaire, les connaissances que vous avez acquises chez
un peuple si célèbre achèvent de vous sortir de la foule.
Vous savez ce que c'est au juste une vaste république, pourquoi elle
est praticable ici, impraticable là! (...) si le moment est favorable,
une publication quelconque peut avertir le public de votre existence et fixer
sur vous l'attention des partis. (...) (reste alors à trouver) un prétexte
non politique mais qui nous fait regarder comme méritant particulièrement
l'intérêt du gouvernement, quel qu'il soit, et nous assure sa bienveillance
au retour".
Discours prononcé à la chambre des députés, le 27
janvier 1848, dans la discussion du projet d'adresse en réponse au discours
de la couronne, par Alexis de Toqueville, OEuvres, I, Bibliothèque de
la Pléiade, Gallimard, 1991, p. 1129-1130
"La France avait jeté dans le monde, la première, au milieu
du fracas du tonnerre de sa première révolution, des principes
qui, depuis, se sont trouvés des principes régénérateurs
de toutes les sociétés modernes. Ça été sa
gloire, c'est la plus précieuse partie d'elle-même. Eh bien! messieurs,
ce sont ces principes-là que nos exemples affaiblissent aujourd'hui.
L'application que nous semblons en faire nous-mêmes fait que le monde
doute d'eux. L'Europe qui nous regarde commence à se demander si nous
avons eu raison ou tort; elle se demande si, en effet, comme nous l'avons répété
tant de fois, nous conduisons les sociétés humaines vers un avenir
plu heureux et plus prospère, ou bien si nous entraînons à
notre suite vers les misères morales et la ruine. Voilà, messieurs,
ce qui me fait le plus de peine dans le spectacle que nous donnons au monde.
non seulement il nous nuit, mais il nuit à nos principes, il nuit à
notre cause, il nuit à cette patrie intellectuelle à laquelle,
pour mon compte, comme Français, je tiens plus qu'à la patrie
physique et matérielle, qui est sous nos yeux. (Mouvements divers.)
Messieurs, si le spectacle que nous donnons produit un tel effet vu de loin,
aperçu des confins de l'Europe, que pensez-vous qu'il produise, en France
même, sur ces classes qui n'ont point de droits, et qui, du sein de l'oisiveté
politique à laquelle nos lois les condamnent, nos regardent seuls agir
sur le grand théâtre où nous sommes ? Que pensez-vous que
soit l'effet que produise sur elles un pareil spectacle ?
Pour moi, je m'en effraye. On dit qu'il n'y a point de péril, parce qu'il
n'y a pas d'émeute; on dit que, comme il n'y a pas de désordre
matériel à la surface de la société, les révolutions
sont loin de nous.
Messieurs, permettez-moi de vous dire que je crois que vous vous trompez. Sans
doute le désordre n'est pas dans les faits, mais il est entré
bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein
de ces classes ouvrières qui, aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles.
Il est vrai qu'elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques
proprement dites, au même degré où elles ont été
tourmentées jadis; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques,
sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à
peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement
à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement même,
mais la société, à l'ébranler sur les bases sur
lesquelles elle repose aujourd'hui? N'écoutez-vous pas ce qui se dit
tous les jours dans leur sein ? N'entendez-vous pas qu'on y répète
sans cesse que tout ce qui se trouve au dessus d'elles est incapable et indigne
de les gouverner; que la division des biens faite jusqu'à présent
dans le monde est injuste; que la propriété repose sur des bases
qui ne sont pas les bases équitables ? Et ne croyez-vous pas que, quand
de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d'une manière
presque générale, quand elles descendent profondément dans
les masses, elles doivent amener tôt ou tard, je ne sais pas quand, je
ne sais comment, mais elles doivent amener tôt ou tard les révolutions
les plus redoutables ? Telle est, Messieurs, ma conviction profonde : je crois
que nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan, j'en suis
profondément convaincu...".
Cité
par Antoine Redier, Comme disait Monsieur de Tocqueville, Perrin, Paris, 1925,
p. 46-48.
"J'ai pour les institutions démocratiques, un goût de tête,
mais je suis aristocrate par instinct, c'est-à-dire que je méprise
et crains la foule. J'aime avec passion la liberté, la légalité,
le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de
l'âme.
Je hais la démagogie, l'action désordonnée des masses,
leur intervention violente et mal éclairée dans les affaires,
les passions envieuses des basses classes, les tendances irréligieuses.
Voilà le fond de l'âme.
Je ne suis ni du parti révolutionnaire, ni du parti conservateur; mais
cependant et après tout, je tiens plus au second qu'au premier. Car je
diffère du second plutôt par les moyens que par la fin, tandis
que je diffère du premier tout à la fois par les moyens et la
fin. La liberté est la première de mes passions. Voilà
ce qui est vrai."
De la Démocratie en Amérique, "État social des Anglo-Américain"
"L'état social est ordinairement le produit d'un fait, quelquefois
des lois, le plus souvent des ces deux causes réunies; mais une fois
qu'il existe, on put le considérer lui-même comme la cause première
de la plupart des lois, des coutumes et des idées qui règlent
la conduite des nations; ce qu'il ne produit pas, il le modifie.
Pour connaître la législation et les moeurs d'un peuple, il faut
donc commencer par étudier son état social."
De
la Démocratie en Amérique, introduction
"Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-Unis,
ont attiré mon attention, aucun n'a plus vivement frappé mes regards
que l'égalité des conditions. je découvris sans peine l'influence
prodigieuse qu'exerce ce premier fait sur la marche de la société;
il donne à l'esprit public une certaine direction, un certain tour aux
lois; aux gouvernants de maximes nouvelles, et des habitudes particulières
aux gouvernés.
Bientôt je reconnus que ce même fait étend son influence
fort au-delà des moeurs politiques et des lois, et qu'il n'obtient pas
moins d'empire sur la société civile que sur le gouvernement :
il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère
des usages et modifie tout ce qu'il ne produit pas.
Ainsi donc, à mesure que j'étudiais la société américaine,
je voyais de plus en plus, dans l'égalité des conditions, le fait
générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et
je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes
mes observations venaient à aboutir.
Alors je reportai ma pensée vers notre hémisphère, et il
me sembla que j'y distinguais quelque chose d'analogue au spectacle que m'offrait
le nouveau monde. Je vis l'égalité des conditions qui, sans y
avoir atteint comme aux États-Unis ses limites extrêmes, s'en rapprochait
chaque jour davantage; et cette même démocratie, qui régnait
sur les sociétés américaines, me parut en Europe s'avancer
rapidement vers le pouvoir.
De ce moment j'ai conçu l'idée du livre qu'on va lire.
Une grande révolution démocratique s'opère parmi nous :
tous la voient, mais tous ne la jugent point de la même manière.
Les uns la considèrent comme une chose nouvelle, et, la prenant pour
un accident, ils espèrent pouvoir encore l'arrêter; tandis que
d'autres la jugent irrésistible, parce qu'il leur semble le fait le plus
continu, le plus ancien et le plus permanent que l'on connaisse dans l'histoire.
(...)
Partout on a vu les divers incidents de la vie des peuples tourner au profit
de la démocratie; tous les hommes l'ont aidée de leurs efforts
: ceux qui avaient en vue de concourir à ses succès et ceux qui
ne songeaient point à la servir; ceux qui ont combattu pour elle, et
ceux mêmes qui se sont déclarés ses ennemis; tous ont été
poussés pêle-mêle dans la même voie, et tous ont travaillé
en commun, les uns malgré eux, les autres à leur insu, aveugles
instruments dans les mains de Dieu.
Le développement graduel de légalité des conditions est
donc un fait providentiel, il en a les principaux caractère : il est
universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance
humaine; tous les événements, comme tous les hommes, servent à
son développement."
De la Démocratie en Amérique, "Des
avantages réels du gouvernement de la démocratie"
"Mais s'il vous semble utile de détourner l'activité intellectuelle
et morale de l'homme sur les nécessités de la vie matérielle,
et de l'employer à produire le bien-être; si la raison vous paraît
plus profitable aux hommes que le génie; si votre objet n'est point de
créer es vertus héroïques, mais des habitudes paisibles;
si vous aimez mieux voir des vices que des crimes, et préférez
trouver moins de grandes actions à la condition de rencontrer moins de
forfaits; si, au lieu d'agir dans le sein d'une société brillante,
il vous suffit de vivre au milieu d'une société prospère;
si, enfin, l'objet principal d'un gouvernement n'est point, suivant vous, de
donner au corps entier de la nation le plus de force ou le plus de gloire possible,
mais de procurer à chacun des individus qui le composent le plus de bien-être
et de lui éviter le plus de misère; alors égalisez les
conditions et constituez le gouvernement de la démocratie.
Que s'il n'est plus temps de faire un choix, et qu'une force supérieure
à l'homme vous entraîne déjà, sans consulter vos
désirs, vers l'un des deux gouvernements, cherchez du moins à
en tirer tout le bien qu'il peut faire; et connaissant ses bons instincts, ainsi
que ses mauvais penchants, efforcez-vous de restreindre l'effet des seconds
et de développer les premiers."
De la Démocratie en Amérique, "Comment
la démocratie modifie les rapports du serviteur et du maître"
"Chez les peuples aristocratiques, les serviteurs forment une classe particulière
qui ne varie pas plus que celle des maîtres. Un ordre fixe ne tarde pas
à y naître : dans la première comme dans la seconde, on
voit bientôt paraître une hiérarchie, des classifications
nombreuses, des rangs marqués, et les générations s'y succèdent
sans que les positions changent. ce sont deux sociétés superposées
l'une à l'autre, toujours distinctes, mais régies par des principes
analogues.
Cette constitution aristocratique n'influe guère moins sur les idées
et les moeurs des serviteurs que sur celles des maîtres, et, bien que
les effets soient différents, il est facile de reconnaître la même
cause.
Les uns et les autres forment de petites nations au milieu de la grande; et
il finit par naître, au milieu d'eux, de certaines notions permanentes
en matière de juste et d'injuste. On y envisage les différents
actes de la vie humaine sous un jour particulier qui ne change pas. Dans la
société des serviteurs comme dans celle des maîtres, les
hommes exercent une grande influence les uns sur les autres. Ils reconnaissent
des règles fixes, et à défaut de loi, ils rencontrent une
opinion publique qui les dirige; il y règne des habitudes réglées,
une police.
Les hommes, dont la destinée est d'obéir, n'entendent point sans
doute la gloire, la vertu, l'honnêteté, l'honneur, de la même
manière que les maîtres. mais ils se sont fait une gloire, des
vertus et une honnêteté de serviteurs, et ils conçoivent,
si je puis m'exprimer ainsi une sorte d'honneur servile.
(...)
Dans les sociétés aristocratiques, non seulement il y a d familles
héréditaires de valets, aussi bien que des familles héréditaires
de maîtres; mais les mêmes milles de valets se fixent, pendant plusieurs
générations, à côté des mêmes familles
de maîtres (ce sont comme des lignes parallèles qui ne se confondent
point ni ne se séparent); ce qui modifie prodigieusement les rapports
mutuels de ces deux ordres de personnes.
(...)
Chez les peuples aristocratiques, le maître en vient donc à envisager
ses serviteurs comme une partie inférieure et secondaire de lui-même,
et il s'intéresse souvent à leur sort, par un dernier effort de
l'égoïsme.
De leur côté, les serviteurs ne sont pas éloignés
de se considérer sous le même point de vue, et ils s'identifient
quelquefois à la personne du maître, de telle sorte qu'ils e deviennent
enfin l'accessoire, à leurs propres yeux comme aux siens.
(...)
L'égalité des conditions fait, du serviteur et du maître,
des êtres nouveaux, et établit entre eux de nouveaux rapports.
Lorsque les conditions sont presque égales, les hommes changent s cesse
de place; il y a encore une classe de valets et une classe de maîtres;
mais ce ne sont pas toujours les mêmes individus, ni surtout les mêmes
familles qui les composent; et il n'y a pas plus de perpétuité
dans le commandement que dans l'obéissance.
Les serviteurs ne formant point un peuple à part, ils n'ont point d'usages,
de préjugés ni de moeurs qui leur soient propres; on ne remarque
pas parmi eux un certain tour d'esprit ni une façon particulière
de sentir; ils ne connaissent ni vice, ni vertus d'état mais ils partagent
les lumières, les idées, les sentiments, les vertus et les vices
de leurs contemporains; et ils sont honnêtes ou fripons de la même
manière que les maître.
Les conditions ne sont pas moins égales parmi les serviteurs que parmi
les maîtres.
Comme on ne trouve point, dans la classe des serviteurs, de rangs marqués
ni de la hiérarchie permanente, il ne faut as s'attendre à y rencontrer
la bassesse et la grandeur qui se font voir dans les aristocraties de valets
aussi bien que dans toutes les autres.
(...)
Dans les démocraties, les serviteurs ne sont pas seulement égaux
entre eux; on peut dire qu'ils sont, en quelque sorte, les égaux de leurs
maîtres.
Ceci a besoin d'être expliqué pour le bien comprendre.
A chaque instant, le serviteur peut devenir maître et aspire à
le devenir; le serviteur n'est donc pas un autre homme que le maître.
Pourquoi donc le premier a-t-il le droit de commander et qu'est-ce qui force
le second à obéir ? L'accord momentané et libre de leurs
deux volontés. Naturellement ils ne sont point inférieurs l'un
à l'autre, ils ne le deviennent momentanément que par l'effet
du contrat. dans les limites ce contrat, l'un est e serviteur et l'autre le
maître; en dehors, ce sont deux citoyens, deux hommes."
De la Démocratie en Amérique, "Comment
la Démocratie modifie les rapports du serviteur et du maître"
"Lorsque la plupart des citoyens ont depuis longtemps atteint une condition
à peu près semblable, et que l'égalité est un fait
ancien et admis, le sens public, que les exceptions n'influencent jamais, assigne,
d'une manière générale à la valeur de l'homme, de
certaines limites au-dessus ou au-dessous desquelles il est difficile qu'aucun
homme reste longtemps placé.
En vain la richesse et la pauvreté, le commandement et l'obéissance
mettent accidentellement de grandes distances entre deux hommes, l'opinion publique,
qui se fonde sur l'ordre ordinaire des choses, les rapproche du commun niveau
et crée entre eux une sorte d'égalité imaginaire, en dépit
de l'inégalité réelle de leurs conditions.
cette opinion toute-puissante finit par pénétrer dans l'âme
même ceux que leur intérêt pourrait armer contre elle; elle
modifie leur jugement en même temps qu'elle subjugue leur volonté.
Au fond de leur âme, le maître et le serviteur n'aperçoivent
plus entre eux de dissemblance profonde, et ils n'espèrent ni ne redoutent
d'en rencontrer jamais; ils sont donc sans mépris et sans colère
et ils ne se trouvent ni humbles ni fie en se regardant."
De la démocratie en Amérique, "Pourquoi
les grandes révolutions deviendront rares"
"Je n'ignore pas que, chez un grand peuple démocratique, il se rencontre
toujours des citoyens très pauvres et des citoyens très riches;
mais les pauvres, au lieu d'y former l'immense majorité de la nation
comme cela arrive toujours dans les sociétés aristocratiques,
sont en petit nombre, et la loi ne les a pas attachés les uns aux autres
par les liens d'une misère irrémédiable et héréditaire.
Les riches de leur côté, sont clairsemés et impuissants;
ils n'ont point de privilèges qui attirent les regards; leur richesse
même, n'étant plus incorporée à la terre et représentée
par elle, est insaisissable et comme invisible. De même qu'il n'y a plus
de races de pauvres, il n'y a plus de races de riches; ceux-ci sortent chaque
jour du sein de la foule, et y retournent sans cesse. Ils ne forment donc point
une classe à part, qu'on puisse aisément définir et dépouiller;
et, tenant d'ailleurs par mille fils secrets à la masse de leurs concitoyens,
le peuple ne saurait guère les frapper sans s'atteindre lui-même.
Entre ces deux extrémités de sociétés démocratiques,
se trouve une multitude innombrable d'hommes presque pareils, qui, sans être
précisément ni riches ni pauvres, possèdent pas assez de
biens pour désirer l'ordre, et n'en ont pas assez pour exciter l'envie.
Ceux-là sont naturellement ennemis des mouvements violents; leur immobilité
maintient au repos tout ce qui se trouve au-dessus et au-dessous d'eux, et assure
le corps social dans son assiette.
Ce n'est pas que ceux-là mêmes soient satisfaits de leur fortune
présente, ni qu'ils ressentent de l'horreur naturelle pour une révolution
dont ils partageraient les dépouilles sans en éprouver les maux;
ils désirent au contraire avec une ardeur sans égale, de s'enrichir;
mais l'embarras et de savoir sur qui prendre. Le même état social
qui leur suggère sans cesse des désirs renferme ces désirs
dans des limites nécessaires. Il donne aux hommes plus de liberté
de changer et moins d'intérêt aux changements."
De la Démocratie en Amérique, "Du
goût du bien-être matériel en Amérique"
"Lorsque, au contraire, les rangs sont confondus et les privilèges
détruits, quand les patrimoines se divisent et que la lumière
et la liberté se répandent, l'envie d'acquérir le bien-être
se présente à l'imagination du pauvre, et la crainte de le perdre
à l'esprit du riche. Il s'établit une multitude de fortunes médiocres.
Ceux qui les possèdent ont assez de jouissances matérielles pour
concevoir le goût de ces jouissances, et pas assez pour s'en contenter.
Ils ne se les procurent jamais qu'avec effort et ne s'y livrent qu'en tremblant.
Ils s'attachent donc sans cesse à poursuivre ou à retenir ces
jouissances si précieuses, si incomplètes et si fugitives.
Je cherche une passion naturelle à des hommes que l'obscurité
leur origine ou la médiocrité de leur fortune excitent et limitent,
et je n'en trouve point de mieux appropriée que le goût du bien-être.
La passion du bien-être matériel est essentiellement une passion
de classe moyenne; elle grandit et s'étend avec cette classe; elle devient
prépondérante avec elle. c'est de là qu'elle gagne les
rangs supérieurs de la société et descend jusqu'au sein
du peuple.
Je n'ai pas rencontré, en Amérique, de si pauvre citoyen qui ne
jetât un regard d'espérance et d'envie sur les jouissances des
riches, et dont l'imagination ne se saisit à l'avance des biens que le
sort s'obstinait à lui refuser.
D'un autre côté, je n'ai jamais aperçu chez les riches des
États-Unis ce superbe dédain pour le bien-être matériel
qui se montre quelquefois jusque dans le sein des aristocraties les plus opulentes
et les plus dissolues.
La plupart de ces riches ont été pauvres; ils ont senti l'aiguillon
du besoin; ils ont longtemps combattu une fortune ennemie, et, maintenant que
la victoire est remportée, les passions qui ont accompagné la
lutte lui survivent; ils restent comme enivrés au milieu de ces petites
jouissances qu'ils ont poursuivies quarante ans.
Ce n'est pas qu'aux États-Unis, comme ailleurs, il ne se rencontre un
assez grand nombre de riches qui, tenant leurs biens par héritage, possèdent
sans efforts une opulence qu'ils n'ont point acquise. Mais ceux-ci mêmes
ne se montrent pas moins attachés aux jouissances de la vie matérielle.
L'amour du bien-être e devenu le goût national et dominant; le grand
courant des passions humaines porte de ce côté, il entraîne
tout dans son cours."
De la Démocratie en Amérique, "Pourquoi
les Américains se montrent si inquiet au milieu de leur bien-être"
"On peut concevoir des hommes arrivés à un certain degré
de liberté qui les satisfasse entièrement. Ils jouissent alors
de leur indépendance sans inquiétude et sans ardeur. Mais les
hommes ne fonderont jamais une égalité qui leur suffise.
Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra pas à rendre les
conditions parfaitement égales dans son sein; et s'il avait le malheur
d'arriver à ce nivellement absolu et complet, il resterait encore l'inégalité
des intelligences, qui, venant directement de Dieu, échappera toujours
aux lois.
Quelque démocratique que soit l'état social et la constitution
politique d'un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra
toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l'on peut prévoir
qu'il tournera obstinément ses regards de ce seul côté.
Quand l'inégalité est la loi commune d'une société,
les plus fortes inégalités ne frappent point l'oeil; quand tout
est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C'est pour
cela que le désir d'égalité devient toujours plus insatiable
à mesure que l'égalité est plus grande.
Chez les peuples démocratiques, les hommes obtiennent aisément
une certaine égalité; ils ne sauraient atteindre celles qu'ils
désirent. Celle-ci recule chaque jour devant eux, mais sans jamais se
dérober à leur regards, et, en se retirant, elle les attire à
sa poursuite. Sans cesse ils croient qu'ils vont la saisir, et elle échappe
sans cesse à leurs étreintes. Ils voient d'assez près pour
connaître ses charmes, ils ne l'approchent pas assez pour en jouir, et
ils meurent avant d'avoir savouré pleinement ses douceurs.
C'est à ces causes qu'il faut attribuer la mélancolie singulière
que les habitants des contrées démocratiques font souvent voir
au sein de leur abondance, et ces dégoûts de la vie qui viennent
quelquefois les saisir au milieu d'une existence aisée et tranquille."
De la démocratie en Amérique, "De l'individualisme dans les
pays démocratiques"
"L'individualisme est une expression récente qu'une idée
nouvelle à fait naître. Nos pères ne connaissaient que l'égoïsme.
L'égoïsme est un amour passionné et exagéré
de soi-même, qui porte l'homme à ne rien rapporter qu'à
lui seul et à se préférer à tout.
L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose
chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se
retirer à l'écart avec sa famille et ses amis; de telle sorte
que, après s'être ainsi créé une petite société
à son usage, il abandonne volontiers l grande société à
elle-même.
L'égoïsme naît d'un instinct aveugle; l'individualisme procède
d'un jugement erroné plutôt que d'un sentiment dépravé.
Il prend sa source dans les défauts de l'esprit autant que dans les vices
du coeur.
L'égoïsme dessèche le germe de toutes les vertus, l'individualisme
ne tarit d'abord que la source des vertus publiques; mais, à la longue,
il attaque et détruit toutes les autres et va enfin s'absorber dans l'égoïsme.
L'égoïsme est un vice aussi ancien que le monde. Il n'appartient
guère plus à une forme de société qu'à une
autre.
L'individualisme est d'origine démocratique , et il menace de se développer
à mesure que les conditions s'égalisent.
Chez les peuples aristocratiques, les familles restent pendant des siècles
dans le même état et souvent dans le même lieu. Cela rend,
pour ainsi dire, toutes les générations contemporaines. Un homme
connaît presque toujours ses aïeux et les respecte; il croit déjà
apercevoir ses arrière-petits-fils, et il les aime. Il se fait volontiers
des devoirs envers les uns et les autres, et il lui arrive fréquemment
de sacrifier ses jouissance personnelles à ces êtres qui ne sont
plus ou qui ne sont pas encore.
Les institutions aristocratiques ont, de plus, pour effet de lier étroitement
chaque homme à plusieurs de ses concitoyens.
(...)
Dans les siècles démocratiques, au contraire, où les devoirs
de chaque individu envers l'espèce sont bien plus clairs, le dévouement
envers un homme devient plus rare : le lien des affections humaines s'étend
et se desserre.
Chez les peuples démocratiques, de nouvelles familles sortent sans cesse
du néant, d'autres y retombent sans cesse, et toutes celles qui demeurent
changent de face; la trame des temps rompt à tout moment, et le vestige
des générations s'efface. On oublie aisément ceux qui vous
ont précédé, et l'on n'a aucune idée de ceux qui
vous suivront. Les plus proches seuls intéressent."
De la démocratie en Amérique, "Pourquoi
les peuples démocratiques montrent un amour plus ardent et plus durable
pour l'égalité que pour la liberté"
"La première et la plus vive des passions que l'égalité
des conditions fait naître, je n'ai pas besoin de le dire, c'est l'amour
de cette même égalité.
(...)
L'égalité peut s'établir dans la société
civile,et ne point régner dans le monde politique. On peut avoir le droit
de se livrer aux mêmes plaisirs, d'entrer dans les mêmes professions
de se rencontrer dans les mêmes lieux; en un mot, de vivre de la même
manière et de poursuivre la richesse par les mêmes moyens, sans
prendre tous la même part au gouvernement.
(...)
Le goût que les hommes ont pour la liberté et celui qu'ils ressentent
pour l'égalité sont, en effet, deux choses distinctes et je ne
crains pas d'ajouter que, chez les peuples démocratiques, ce sont deux
choses inégales.
(...)
Si un peuple pouvait jamais parvenir à détruire ou seulement à
diminuer lui-même dans son sein l'égalité qui y règne,
il n'y arriverait que par de longs et pénibles efforts. Il faudrait qu'il
modifiât son état social, abolît ses lois, renouvelât
ses idées, changeât ses habitudes, altérât ses moeurs.
Mais, pour perdre la liberté politique, il suffit de ne pas la retenir,
et elle s'échappe.
Les hommes ne tiennent donc pas seulement à l'égalité parce
qu'elle leur est chère; ils s'y attachent encore parce qu'ils croient
qu'elle doit durer toujours.
Que la liberté politique puisse, dans ses excès, compromettre
la tranquillité, le patrimoine, la vie des particuliers, on ne rencontre
point d'hommes si bornés et si légers qui ne le découvrent.
Il n'y a, au contraire, que les gens attentifs et clairvoyants qui aperçoivent
les périls dont l'égalité nous menace, et d'ordinaire ils
évitent de les signaler. Ils savent que les misère qu'ils redoutent
sont éloignées, et ils flattent qu'elles n'atteindront que les
générations à venir, dont la génération présente
ne s'inquiète guère. Les maux que la liberté amène
quelquefois sont immédiats; ils sont visibles pour tous, et tous, plus
ou moins, les ressentent. Les maux que l'extrême égalité
peut produire ne se manifestent que peu à peu; ils s'insinuent graduellement
dans le corps social; on ne les voit que de loin en loin, et, au moment où
ils deviennent les plus violents, l'habitude a déjà fait qu'on
ne les sent plus.
Les biens que la liberté procure ne se montrent qu'à la longue,
et il est toujours facile de méconnaître la cause qui les fait
naître.
Les avantages de l'égalité se font sentir dès à
présent, et chaque jour on les voit découler de leur source.
La liberté politique donne de temps en temps , à un certain nombre
de citoyens, de sublimes plaisirs.
(...)
Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour
la liberté; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent,
ils l'aiment, et ils ne voient qu'avec douleur qu'on les écarte. Mais
ils ont pour l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle,
invincible; ils veulent l'égalité dans la liberté, et,
s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. Ils souffriront
la pauvreté, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas
l'aristocratie.
Ceci est vrai dans tous les temps, et surtout dans le nôtre. Tous les
hommes et tous les pouvoirs qui voudront lutter contre cette puissance irrésistible
seront renversés et détruits par elle. de nos jours, la liberté
ne peut s'établir sans son appui, et le despotisme lui-même ne
saurait régner sans elle."
De la démocratie en Amérique, "Quelle
espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre"
"Je pense donc que l'espèce d'oppression, dont les peuples démocratiques
sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l'a précédé
dans le monde; nos contemporains ne sauraient en trouver l'image dans leurs
souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement
l'idée que je m'en forme e la renferme; les anciens mots de despotisme
et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher
de la définir, puisque je ne peux la nommer.
Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire
dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux
qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires
plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à
l'écart, est comme étranger à la destinée de tous
les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce
humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté
d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n'existe
qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il i reste encore une famille,
on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Au dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire,
qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il
est absolu, détaillé, régulière, prévoyant
et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il
avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais
il ne cherche, au contraire qu'à les fixer irrévocablement dans
l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne
songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur
bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit
à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins,
facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie,
règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il
leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre
?
C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du
libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit
espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à
l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les
hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les
souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque
individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend
ses bras sur la société tout entière; il en couvre la sue
d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses
et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et
les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser
la foule; il ne brise pas les volontés,mais il les amollit, les plie
et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à
ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître;
il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint,
il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être
plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est
le berger."
De la Démocratie en Amérique, "Comment
les américains combattent l'individualisme par des institutions libres"
"les Américains ont combattu par la liberté l'individualisme
que l'égalité faisait naître, et ils l'ont vaincu.
Les législateurs de l'Amérique n'ont pas cru que, pour guérir
une maladie si naturelle au corps social dans les temps démocratiques
et si funeste, il suffisait d'accorder à la nation tout entière
une représentation d'elle-même; ils ont pensé que, de plus,
il convenait de donner une vie politique à chaque portion du territoire,
afin de multiplier à l'infini , pour les citoyens, les occasions d'agir
ensemble, et e leur faire sentir tous les jours qu'ils dépende les uns
des autres.
C'était se conduire avec sagesse.
Les affaires générales d'un pays n'occupent que les principaux
citoyens. ceuxlà ne se rassemblent que de loin en loin dans les même
lieux; et, comme il arrive souvent qu'ensuite ils se perdent de vue, il ne s'établit
pas entre ex de liens durables. Mais, quand il s'agit de faire régler
les affaires particulières d'un canton par les hommes qui l'habitent,
les mêmes individus sont toujours en contact, et ils sont en quelque sorte
forcés de se connaître et e se complaire.
On tire difficilement un homme de luimême pour l'intéresser à
la destinée de tout l'État, parce qu'il comprend mal l'influence
que la destinée de l'État peut exercer sur son sort. Mais peutil
faire passer un chemin au bot de son domaine, il verra d'un premier coup d'oeil
qu'il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus
grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu'on le lui
montre, le lien étroit qui unit ici l'intérêt particulier
à l'intérêt général.
C'est donc en chargeant les citoyens de l'administration des petites affaires,
bien plus qu'en leur livrant le gouvernement des grandes, qu'on les intéresse
au bien public et qu'on leur fait voir le besoin qu'ils ont sans cesse les uns
des autres pour le produire.
On peut, par une action d'éclat, captiver tout à coup la faveur
d'un peuple; mais pour gagner l'amour et le respect de la population qui vous
entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices
obscurs, une habitude constante de bienveillance et une réputation bien
établie de désintéressement.
Les libertés locales, qui font qu'un grand nombre de citoyens mettent
du prix à l'affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent
donc sans cesse les hommes le uns vers les autres, en dépit des instincts
qui les séparent, et les forcent à s'entraider."
Mémoire sur le paupérisme (1835)
"J'ai dit qu'au Moyen Âge l'aisance n'était nulle part, le
vivre partout. Ce mot résume d'avance ce qui va suivre. Lorsque la presque
totalité de la population vivait de la culture du sol, on rencontrait
de grandes misères et des moeurs grossières, mais les besoins
les plus pressants de l'homme étaient satisfaits. Il est très
rare que la terre ne puisse au moins fournir à celui qui l'arrose de
ses sueurs de quoi apaiser le cri de la faim. La population était donc
misérable mais elle vivait. Aujourd'hui la majorité est plus heureuse,
mais il se rencontre toujours une minorité prête à mourir
de besoin si l'appui du public vint à lui manquer.
Un pareil résultat est facile à comprendre. Le cultivateur a pour
produit des denrées de première nécessité. Le débit
peut en être plus ou moins avantageux mais il est à peu près
sûr; et si une cause accidentelle empêche l'écoulement des
fruits du sol, ces fruits fournissent au moins de quoi vivre à celui
qui les a recueillis et lui permettent d'attendre d temps meilleurs.
L'ouvrier au contraire spécule des besoins factices et secondaires que
mille causes peuvent restreindre, que de grands événements peuvent
entièrement suspendre. Quel que soit le malheur des temps, la cherté
ou le bon marché es denrées, il faut à chaque homme une
certaine somme de nourriture sans laquelle il languit et meurt, et l'on est
toujours assuré de lui voir faire des sacrifices extraordinaires pur
se les procurer; mais des circonstances malheureuse peuvent porter la population
à se refuser certaines jouissances auxquelles elles se livraient sans
peine en d'autres temps. Or, c'est le goût et l'usage de ces jouissances
sur lesquels l'ouvrier compte pour vivre. S'ils viennent à lui manquer,
il lui reste aucune ressource. Sa moisson, à lui, est brûlée;
ses champs sont frappés de stérilité, et pour peu qu'un
pareil état se prolonge il n'apperçoit qu'une horrible misère
et la mort.
Je n'ai parlé que du cas où la population restreindrait ses besoins.
beaucoup d'autres causes peuvent amener le même effet : une production
exagérée chez les regnicoles, la concurrence des étrangers...
La classe industrielle qui sert si puissamment au bien-être des autres
est donc bien plus exposée qu'elles aux maux subits et irrémédiables.
Dans la grande fabrique des sociétés humaines, je considère
la classe industrielle comme ayant reçu de Dieu la mission spéciale
et dangereuse de pourvoir à ses risques et périls au bonheur matériel
de toutes les autres. Or, e mouvement naturel et irrésistible de la civilisation
tend sans cesse à augmenter la quantité comparative de ceux qui
la composent. Chaque année s besoins se multiplient et se diversifient
et avec eux croît le nombre des individus qui espèrent se créer
une plus grande aisance en travaillant à satisfaire ces besoins nouveaux
qu'en restant occupés de l'agriculture, grand sujet de médiation
pour les hommes d'état de nos jours !
c'est à cette cause qu'il faut principalement attribuer ce qui se passe
au sein des sociétés riches, où l'aisance et l'indigence
se rencontrent dans de plus grandes proportions qu'ailleurs. La classe industrielle
qui fournit aux jouissances du plus grand nombre est exposée elle-même
à des misères, qui seraient presque inconnues, si cette classe
n'existait pas."
Notes du voyage en Angleterre et en Irlande de 1835
"Parmi ce labyrinthe infect, du milieu de cette vaste et sombre carrière
de briques s'élancent temps en temps de beaux édifices de pierre
dont les colonnes corinthiennes surprennent les regards de l'étranger.
On dirait une ville du Moyen Âge au milieu de laquelle se déploient
les merveilles du XIX ème siècle. Mais qui pourrait décrire
l'intérieur de ces quartiers placés à l'écart, réceptacles
du vice et de la misère, et qui enveloppent et serrent de leurs hideux
replis les vastes palais de l'industrie ? Sur un terrain plus bas que le niveau
du fleuve et dominé de toutes parts par d'immenses ateliers s'étend
un terrain marécageux, que des fossés fangeux tracés tracés
de loin en loin ne sauraient dessécher ni assainir. Là aboutissent
de petites rues tortueuses et étroites, que bordent des maisons d'un
étage dont les ais mal joints et les carreaux brisés annoncent
de loin comme le dernier asile que puisse occuper l'homme entre la misère
et la mort. Cependant les êtres infortunés qui occupent ces réduits
excitent encore l'envie de quelques-uns de leurs semblables. Au-dessous de leurs
misérables demeures se trouve une rangée de caves à laquelle
conduit un corridor demi-souterrain. Dans chacun de ces lieux humides et repoussants
sont entassés pêle-mêle douze ou quinze créatures
humaines.
Tout autour de cet asile de la misère, l'un des ruisseaux dont j'ai décrit
plus haut le cours, traîne lentement ses eaux fétides et bourbeuses;
ses eaux, que les travaux de l'industrie ont teintes de mille couleurs, ne sont
point renfermées dans des quais; les maisons se sont élevées
au hasard sur ses bords. Souvent du haut de ses rives escarpées, on l'aperçoit
qui semble s'ouvrir péniblement un chemin au milieu des débris
du sol, de demeures ébauchées ou de ruines récentes. C'est
le Styx de ce nouvel enfer.
Levez la tête, et tout autour dette place, vous verrez s'élever
les immenses palais de l'industrie. Vous entendrez le bruit des fourneaux, les
sifflement de la vapeur. Ces vastes demeures empêchent l'air et la lumière
de pénétrer dan les demeures humaines qu'elles dominent, elles
les enveloppent d'un perpétuel brouillard; ici est l'esclave, là
le maître. Là, les richesses de quelques-uns; ici, la misère
du plus grand nombre. Là, les forces organisées d'une multitude
produisent, au profit d'un seul, ce que la société n'avait pas
encore su donner; ici, la faiblesse individuelle se montre plus débile
et plus dépourvue encore qu'au milieu des déserts. Ici les effets,
là les causes.
(...)
C'est au milieu de ce cloaque infect que le plus grand fleuve de l'industrie
humaine prend sa source et va féconder l'univers. de cet égout
immonde, l'or pur s'écoule. C'est là que l'esprit humain se perfectionne
et s'abrutit, que la civilisation produit ses merveilles et que l'homme civilisé
redevient presque sauvage."
De la Démocratie en Amérique, "Comment
l'aristocratie pourrait sortir de l'industrie"
"Nous allons voir par quel chemin détourné l'industrie pourrait
bien à son tour ramener es hommes vers l'aristocratie.
n a reconnu que quand un ouvrier ne s'occupait tous les jours que du même
détail, on parvenait plus aisément, plus rapidement et avec plus
déconomie à la production générale de l'oeuvre.
(...)
Quand un artisan se livre sans cesse et uniquement à la fabrication d'un
seul objet, il finit par s'acquitter de ce travail avec une dextérité
singulière. Mais il perd, en même temps, la faculté générale
d'appliquer son esprit à la direction du travail. Il devient chaque jour
plus habile et moins industrieux, et l'on peut dire qu'en lui l'homme se dégrade
à mesure que l'ouvrier se perfectionne!
Que doit-on attendre d'un homme qui a employé vingt ans de sa vie faire
des têtes d'épingles ? et à quoi peut désormais s'appliquer
chez lui cette puissante intelligence humaine, qui a souvent remué le
monde, sinon à rechercher le meilleur moyen de faire des têtes
d'épingles !
(...)
A mesure que le principe de la division du travail reçoit une application
plus complète, l'ouvrer devient plus faible, plus borné et plus
dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan rétrograde.
(...)
Ainsi donc, dans l même temps que la science industrielle abaisse sans
cesse la classe des ouvriers, elle élève celle des maîtres.
Tandis que l'ouvrier ramène plus en plus son intelligence à l'étude
d'un seul détail, le maître promène chaque jour ses regards
sur un us vaste ensemble, et son esprit s'étend en proportion que celui
de l'autre se resserre. Bientôt il ne faudra plus au second que la force
physique sans l'intelligence; le premier a besoin de la science, et presque
du génie pour réussir. L'un ressemble plus en plus à l'administrateur
d'un vaste empire, et l'autre à une brute.
Le maître et l'ouvrier n'ont donc ici rien de semblable, et ils différent
chaque jour davantage. Ils ne se tiennent que comme les deux anneaux extrêmes
d'une longue chaîne. Chacun occupe une place qui est faite pour lui, et
dont il ne sort point. L'un est dans une dépendance continuelle, étroite
et nécessaire de l'autre, et semble né pour obéir, comme
celui-ci pour commander.
Qu'est-ce ceci, sinon de l'aristocratie ?
(...)
On remarquera d'abord que ne s'appliquant qu'à l'industrie et à
quelques-unes des professons industrielles seulement, elle est une exception,
un monstre, dans l'ensemble de l'état social.
(...)
Toutefois, c'est de ce côté que les amis de la démocratie
doivent sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards; car, si jamais
l'inégalité permanente des conditions et l'aristocratie pénètrent
de nouveau dans le monde, on peut prédire qu'elles y entreront cette
porte."
Mémoire sur le paupérisme
"Je reconnais que la charité individuelle produit presque toujours
d effets utiles. Elle s'attache aux misères les plus grandes, elle marche
sans bruit derrière l mauvaise fortune, et répare à l'improviste
et en silence es maux que celle-ci a faits. Elle se montre partout où
il y a des malheureux à secourir; elle croît avec leurs souffrances,
et cependant on ne peut sans imprudence compter sur elle, car mille accidents
pourront retarder ou arrêter sa marche; on ne sait où la rencontrer,
et elle n'est point avertie par le cri de toutes les douleurs.
J'admets que l'association des personnes charitables, en régularisant
les secours, pourrait donner la bienfaisance individuelle plus d'activité
et plus de puissance; je reconnais non seulement l'utilité, mais la nécessité
d'une charité publique appliquée à des maux inévitables,
tels que la faiblesse de l'enfance, la caducité de la vieillesse, la
maladie, la folie; j'admets encore son utilité momentanée dans
ces temps de calamités publiques qui de loin en loin échappent
des mains de Dieu, et viennent annoncer aux nations sa colère. L'aumône
de l'État est alors aussi instantanée, aussi imprévue,
aussi passagère que le mal lui-même.
J'entends encore la charité publique ouvrant des écoles aux enfants
des pauvres et fournissant gratuitement à l'intelligence les moyens d'acquérir
par le travail les biens du corps.
Mais je suis profondément convaincu que tout système régulier,
permanent, administratif, dont le but sera de pourvoir aux besoins du pauvre,
fera naître plus de misères qu'il n'en peut guérir, dépravera
la population qu'il veut secourir et consoler, réduira avec le temps
les riches à n'être que les fermiers des pauvres, tarira les sources
de l'épargne, arrêtera l'accumulation des capitaux, comprimera
l'essor du commerce, engourdira l'activité et l'industrie humaines et
finira par amener une révolution violente dans l'État, lorsque
le nombre de ceux qui reçoivent l'aumône sera devenu presque aussi
grand que le nombre de ceux qui la donnent, et que l'indigent ne pouvant plus
tirer des riches appauvris de quoi pourvoir à ses besoins trouvera plus
facile de les dépouiller tout à coup de leurs biens que de demander
leurs secours."
Manifeste pour la "jeune gauche" (1847)
"Il s'agit de faire du sort matériel et intellectuel de ces classes
(inférieures), l'objet principal des soins des législateurs, diriger
tout l'effort des lois vers l'allégement et surtout la parfaite égalisation
des charges publiques afin de faire disparaître toutes les inégalités
qui sont demeurées dans notre législation fiscale. En un mot,
assurer au pauvre toute l'égalité légale et tout le bein-être
qui soient compatibles avec l'existence du droit individuel de propriété
et l'inégalité des conditions qui en découle. Car, disais-je,
en terminant ce qui, en cette matière, était honnêteté
et justice, devient nécessité et prudence.
(...)
1- Excepter de l'impôt les plus pauvres, c'est-à-dire ceux pour
lesquels la charge est comparativement la plus pesante;
2- Ne pas faire porter l'impôt sur les choses nécessaires, parce
qu'alors tout le monde est obligé de s'y soumettre et que le pauvre est
atteint;
3- Quand l'impôt porte sur les choses nécessaires ou très
utiles à la vie, le rendre très faible pour chacun afin qu'il
soit presque aussi indifférent aux pauvres qu'aux riches;
4- Quand il est fort, tâcher de le rendre proportionnel à la fortune
du contribuable;
(...)
- En établissant des institutions qui soient particulièrement
à son usage, dont il puisse se servir pour s'éclairer, s'enrichir,
telles que caisses d'épargne, institutions de crédit, écoles
gratuites, lois restrictives de la durée du travail, salles d'asile,
ouvroirs, caisses de secours mutuels.
- En venant enfin directement à son secours et en soulageant sa misère,
avec les ressources de l'impôt : hospices, bureaux de bienfaisance, taxe
des pauvres, distribution des denrées, de travail, d'argent. En définitive,
trois moyens de venir au secours du peuple :
1- Le décharger d'une partie des charges publiques ou du moins ne l'en
charger que proportionnellement.
2- Mettre à sa portée les institutions qui peuvent lui permettre
de se tirer d'affaire et de s'assister.
3- Venir à son secours et l'assister directement dans ses besoins.
(...)
Il faut donner à toute la législation ce tour philanthropique,
ce sentiment sympathique aux besoins du pauvre qui attache le peuple à
nos oeuvres, qui l'y intéresse, et qui le console de ne pas faire la
loi en voyant sans cesse que le législateur pense à lui."